Un nom en quatre lettres. Un thème musical en quatre notes : B.A.C.H.
Et, pour le considérer, trois des plus grandes figures du romantisme et du post-romantisme : Schumann, Liszt, Reger.
Alors que Jean Sébastien Bach était tombé, après sa mort, dans un relatif oubli, les deux premiers, Schumann et Liszt, puis, plus tard, le troisième, Reger, l’étudient longuement, le jouent au piano et à l’orgue (et l’ami Mendelssohn le dirige).
Ils l’évaluent à sa juste et immense mesure. Ils l’interrogent, le méditent, l’assimilent, l’imaginent, le rêvent. Ils le placent au plus haut, mais veulent tout de même se mesurer à son legs, et montrer de quoi eux-mêmes sont capables : Bach, le Père, a enfanté des géants !
Lorsqu’ils lui rendent l’hommage légitime, ils ne le plagient pas mais mobilisent toute la force et l’originalité de leur propre individualité, de leur propre style, avec les moyens de leur époque. Ils s’enivrent des quatre lettres, et les ailes leur poussent. Ils créent de modernes chefs-d’œuvre, dans lesquels Bach continuera à vivre.
Franz Liszt
Si bémol, la, do, si, quatre notes qui appellent le chromatisme le plus intense, voilà qui convient à Franz Liszt : là comme ailleurs il tire les conséquences et renouvelle audacieusement l’écriture. Quatre planètes qu’il fait graviter dans le ciel de sa quête philosophique et religieuse ; un motif propulsé – les quatre électrons d’un atome – auquel il va imprimer un mouvement giratoire dont le vertige, par-delà le temps, rejoint ce stylus fantasticus que Bach lui-même (Fantaisie et fugue en sol mineur…) avait hérité de Frescobaldi et Buxtehude.
Robert Schumann
Dans une des lettres d’amour de Robert Schumann à sa future épouse Clara, on trouve : « … Il règnera chez nous une obscurité de rêve, il y aura des fleurs aux fenêtres… Tu aimeras Bach en moi… » Dans les Conseils aux jeunes musiciens : « Jouez fréquemment les fugues des bons maîtres, particulièrement celles de Bach » ou encore : « N’oubliez pas que vous n’avez rien pensé, rien découvert que d’autres ne l’aient pensé ni découvert avant vous ; et l’eussiez-vous fait réellement, considérez-le comme un don du Ciel que vous devez partager avec tous » et encore : « Peut-être le génie est-il seul à comprendre le génie. »
Bien sûr c’est dans le piano seul et les lieder que Schumann est à son meilleur. Cependant, plus sage et moins moderniste, moins téméraire que Liszt mais ambitieux d’une autre manière, il montre qu’en plein XIXe siècle l’exemple de l’auteur de L’Art de la fugue est toujours fécond, et il se livre à un exigeant exercice contrapuntique, austère peut-être, évidemment non dénué de sensibilité. La grandeur est dans l’ascèse, mais les lignes chantent. Comme chez Reger plus tard, l’intense travail contrapuntique, la superposition savante mais expressive des voix, la durée et la continuité du discours – verticalité et horizontalité donc – vont créer un monde gigantesque.
Max Reger
Max Reger tente la synthèse de Brahms et de Liszt, vivifiée par le contrepoint de Bach. Car la fugue lui est un moyen d’expression naturel. A l’instar de Brahms, Wagner et Bruckner, il nous plonge dans un monde dont nous devons sortir étonnés, enrichis, grandis, changés. Mais pour cela il faut que nous acceptions d’entrer pour un bon moment dans la titanesque démesure d’un discours pléthorique.
L’orgue du Dôme de Riga
Pour ces œuvres sans pareilles il fallait un instrument qui fût à la hauteur. Que Liszt ait écrit son Nun danket alle Gott pour l’inauguration en 1884 n’est pas un argument suffisant pour le choix de l’orgue de Riga. Non, c’est simplement que cet instrument réunit miraculeusement les qualités nécessaires : le mystère ; la variété des timbres ; des couleurs fines et poétiques dans le registre piano, la grandeur et la majesté du forte, mais sans nulle agressivité. Et, ce qui est le plus précieux, la parfaite « lisibilité » de l’ensemble. Vous l’avez compris, les pièces de ce disque étant de nature particulièrement contrapuntique (Bach oblige !), à l’écoute il est nécessaire de ne rien perdre de la superposition souvent complexe et touffue des différentes voix. Or, ici, tant l’harmonisation de l’instrument que l’acoustique de la cathédrale permettent de véritablement tout entendre. Un tel luxe de détails dans le romantique gigantisme de l’ensemble, c’est rare.
L’interprétation d’Edouard Oganessian
Bach, le Père, le pédagogue, l’inspirateur, le phare, stimule et vivifie tout autant les compositeurs que leur interprète. L’approche d’Edouard Oganessian est nourrie de la lecture attentive des partitions originales. Il a également le pouvoir de donner à l’auditeur l’impression que l’œuvre se crée sous ses oreilles. Que de versions existent du formidable hommage de Liszt envers Bach ! Paradoxalement, le poids des habitudes et de la tradition fait qu’une œuvre aussi novatrice semble maintenant devenue trop souvent routinière et sans surprise. La vision d’Oganessian, intègre et longuement mûrie, donne une impression de fraîcheur, d’évidence et de vérité. Dédions-lui cette pensée de Franz Liszt : « La lumière intime de notre conscience est notre meilleure certitude – suivons-la humblement. »
Gabriel Marghieri – Organiste du Sacré-Cœur de Montmartre à Paris – Professeur d’analyse et d’improvisation au conservatoire national supérieur de Lyon – Compositeur
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